Suite à l'évacuation des habitants du squat de la Tour et des rumeurs annonçant l'imminente disparition de Rhino, L'Usine ne peut rester silencieuse.

Elle déplore la disparition soudaine du squat de la Tour, de sa crêche et de son précieux Infokiosk, pleurera probablement bientôt l'absence de programmation de la Cave 12, de l'espace de convivialité du Bistr'Ok (de ses repas, concerts, lectures et débats).

Elle dénonce cette nouvelle manière d'évacuation violente, inaugurée l'hiver dernier au boulevard St-Georges à la Maison Blardonne, qui consiste à interpeller et arrêter les occupants sous le chef d'accusation de «flagrant délit de violation de domicile» pour faire constater l'absence d'habitants par un huissier et permettre le saccage des lieux pour empêcher toute nouvelle occupation, vidant sauvagement les affaires des anciens habitants.

Elle soutient les habitants de Rhino et s'inquiète de cette manière de plus en plus autoritaire et sans appel de faire disparaître un à un les squats par des interventions musclées. Alors que même le tribunal fédéral préférerait voir l'affaire Rhino se régler à travers la voie civile, l'attitude du Procureur général Daniel Zappelli (qui a fait publiquement savoir qu'une de ses missions principales serait de «nettoyer» la ville de tous ses squats) et le silence des politiques à ce sujet ne peuvent que renforcer cette inquiétude.

Imaginant la prochaine disparition d'Artamis (annoncée par des rumeurs pour la fin de l'été) et s'interrogeant sur sa propre place dans la cité, L'Usine déplore que ce désir d'un espace urbain aseptisé prenne le pas sur le formidable élan et les propositions culturelles et sociales que représentent une poignée de citoyens qui tentent de proposer des alternatives au mode de vie conventionnel et résistent à une monoculture de plus en plus dominante.

Elle imagine le gris uniforme que Genève se propose d'offrir à ses citoyens et citoyennes et espère qu'il existe encore quelque part dans l'esprit de celles et ceux qui débattent de son avenir autre chose qu'un délire paranoïaque qui ne peut qu'alimenter l'insatisfaction de celles et ceux qui n'auront désormais que la rue pour exprimer leur différence.

A force de s'auto-nettoyer, Genève (qui pourrait aujourd'hui être rebaptisée «Amnésiastadt», tant son désir de renier ce dont elle s'est enorgueillie pendant de nombreuses années est aujourd'hui profond) deviendra peut-être la ville la plus propre d'Europe, satisfaisant enfin celles et ceux qui tentent de faire croire à la population que tout ce qui s'écarte des sentiers battus n'est qu'un terrain sauvage dont les mauvaises herbes gâchent le paysage et créent un terrain propice à l'expression d'une intolérable insécurité.

Dans ce contexte navrant, L'Usine se souvient...

- De ses origines en 1985 (année de Jeunesse) au squat du Conseil Général.

- De l'esprit d'ouverture des autorités d'alors envers une culture plus expérimentale qu'institutionnelle et cette conscience que celle-ci naissait dans des caves et des lieux laissés à l'abandon que la passion de quelques-uns faisait renaître pour leur offrir une nouvelle existence. Claude Haegi (alors conseiller administratif libéral) ne s'y était pas trompé. En proposant les fameux «contrats de confiance» (des sortes de squats autorisés) , il mettait en pratique le désir de conciliation et de dialogue des autorités et leur volonté de préserver à tout prix la paix sociale (contrairement à Zürich ou Lausanne qui, à la même période, avaient choisi la voie de la fermeté absolue et de l'affrontement violent). De cette volonté et du désir de celles et ceux qui ont fait naître l'association Etat d'Urgences (et avaient rebaptisé Genève «Kalvingrad») est apparue L'Usine. Dans le climat actuel, aussi répressif qu'expéditif, cette initiative ne serait pas envisageable.

Dans le désordre, L'Usine se souvient également...

- D'une visite du réseau alternatif organisée par l'actuel Conseiller administratif Manuel Tornare, qui voulait en faire découvrir les richesses à Bertrand Delanoë (actuel maire de Paris) en séjour à Genève.

- De nombreux artistes, musiciens et troupes qui y ont fait leurs premiers pas et qui aujourd'hui représentent Genève bien au-delà de ses murs.

- De celles et ceux qui, ayant pu expérimenter de nouvelles tentatives, ont enrichi Genève de leur expérience, entre autre dans les festivals tels que «La Bâtie» ou «Black Movie», au sein d'institutions comme la TSR ou la RSR, au Conseil municipal ou dans divers départements de l'Administration.

- D'un paysage urbain riche et varié, allant du plus sauvage au plus institutionnel, d'une proposition culturelle diversifiée, offrant aux plus démunis la possibilité de boire, de voir, découter, de rencontrer, de s'intégrer, de se confronter, de participer.

- De quelques représentations «Troyennes» d'Euripide dans un squat de l'avenue du Mail (stage dirigé par le défunt Claude Straz pour l'école supérieur d'Art dramatique), d'un «Festival Solo», d'un concert des «Young Gods» ou des «Reines Prochaines» et d'un «Cabaret d'Avant-Guerre» à la Cave 12, d'un «Ubu Roi» du Teatro Malandro au Théâtre du Garage, d'un «Ecran Libre» du CInéma Spoutnik aux Singes à St-Jean, d'un lever de soleil au squat des Brigittes après une soirée «copines»... et encore d'Argand et de Pavillon Noir, de Coutance et de l'Îlot 13, de Lissignol , du Madone Bar, du Goulet, des Bandito et de bien d'autres encore. De toutes ces propositions sociales et culturelles... Et de sa tristesse infinie à chaque disparition.

Genève, 13 juillet 2007